19 Fév « La parole scientifique peut-elle encore convaincre ? »
Le fait d’écrire ce titre provoque chez moi une forme de stupeur car cela revient à se demander, au fond, si la vérité objective est toujours susceptible d’être écoutée et prise en compte. Nous sommes en 2025 et jamais les scientifiques n’ont eu autant la parole. Les réseaux sociaux et les médias ont notamment placé chercheurs, médecins et épidémiologistes sous le feu des projecteurs. Le climat, la biodiversité, l’intelligence artificielle animent désormais les débats quotidiens. Pourtant, cette visibilité ne semble pas suffire : la méfiance grandit, les polémiques enflent et se multiplient, les faits sont sans cesse contestés. Du climatoscepticisme assumé de Trump aux théories complotistes qui remettent en question la vaccination, le relativisme est devenu une tendance globale. Alors, oui, la question s’impose : la parole scientifique peut-elle encore convaincre ?
L’exemple du Covid reste frappant. Messages contradictoires sur les masques, revirements sur les confinements, manque de clarté sur l’incertitude scientifique… Le grand public a vu des experts se contredire en direct, parfois instrumentalisés. La parole scientifique s’est enchevêtrée aux opinions non informées… touchant trop souvent au politique. Et quand Didier Raoult a promu l’hydroxychloroquine sans validation rigoureuse, il est devenu le symbole d’une science qui s’éloigne de ses propres règles. La défiance a alors explosé. Ces échecs révèlent une évidence (malheureuse pour les défenseurs de la science) : les faits ne suffisent plus. Expliquer n’est plus convaincre. On ne renverse pas une croyance par un graphique, mais par une relation de confiance.
Heureusement, d’autres expériences prouvent qu’il est encore possible de convaincre. Le concours Ma thèse en 180 secondes oblige de jeunes chercheurs à résumer leur sujet en trois minutes claires et percutantes. Le festival Pint of Science amène la science dans les bars et les cafés, dans une ambiance décontractée. La chaîne Zeste de Science du CNRS parvient à allier humour, rigueur et pédagogie. Au-delà de la vulgarisation, la science participative ouvre de nouvelles voies. Dans les Alpes, le programme Phénoclim associe citoyens et écoles au suivi du climat. À l’Université Paris-Saclay, des projets de “citizen science” mobilisent des habitants pour collecter des données. Dans ces démarches, le public ne reçoit pas seulement un savoir : il le construit. De fait, cette co-production qui nourrit la confiance.
Mais les ratés laissent des cicatrices. Pendant la pandémie, la multiplication d’articles non relus, parfois rétractés, a brouillé la frontière entre science en cours et vérité établie. Le cas Wakefield, cette étude frauduleuse prétendant lier vaccination et autisme, reste un exemple terrible : malgré sa rétractation, elle continue d’alimenter les discours antivax. En France, le Sénat a pointé les failles de la communication vaccinale : manque de pédagogie, absence de transparence sur les incertitudes. Leçons amères : la science échoue lorsqu’elle promet la certitude absolue ou lorsqu’elle ignore l’importance du langage.
De ces réussites comme de ces échecs, quelques principes simples émergent :
- Adapter le format : vidéos courtes, récits clairs, métaphores justes. Les chiffres seuls ne convainquent pas.
- Assumer l’incertitude : reconnaître les doutes, c’est renforcer la crédibilité.
- Impliquer les citoyens : quand on contribue, on fait confiance.
- Former les chercheurs : le guide publié en 2025 par le CNRS va dans ce sens.
- Soigner le langage : éviter la rhétorique guerrière, préférer le dialogue, l’humour, l’image qui éclaire.
Alors, la parole scientifique peut-elle encore convaincre ? Oui, mais pas comme avant. Elle ne peut plus se contenter d’asséner des vérités brutes. Elle doit devenir accessible et s’essayer à un équilibre très subtil : vulgariser sans trahir le fond. Elle doit dialoguer, se raconter, se partager. Elle doit renoncer à la posture surplombante pour assumer l’incertitude, s’ouvrir à la participation, et reconstruire pas à pas la confiance. Convaincre par la science n’est plus imposer, c’est inviter, c’est humaniser, c’est prendre l’autre en compte. À cette condition, oui, la parole scientifique peut encore peser dans le débat public.
Anna Casal